La psycho
      dans Signes & sens

      Qu’est-ce que le transfert ?
      Une proposition de Jean-Paul Resweber, psychanalyste

      Le bonheur à la portée de tous

      Jean-Paul Resweber a été assistant (1968-1974), et professeur de philosophie (1974-1992) à l’Université de Strasbourg II, puis à l’Université de Bretagne Occidentale (1989-1992). Depuis 1992, il est en poste à l’Université de Metz, où il avait déjà enseigné, depuis 1984, comme chargé de cours. Directeur d’études à l’I. U. F. M. de Lorraine (1992-1996), il continue d’exercer la psychanalyse.

      Le transfert est une notion qu’il convient de situer dans les espaces mentaux du langage et de la culture. Mais s’il s’impose dans le champ de la psychologie, c’est qu’il correspond à une stratégie dominante, mise en place par Freud, ses disciples dissidents ou ses interprètes autorisés.

      Selon l’étymologie, le transfert désigne un déplacement ou encore un passage. Il s’agit, dans cette perspective, d’un changement de lieu qui implique, outre une signification topographique, une signification symbolique. Ainsi, le transfert de cendres, de biens ou de titres de propriété se produit toujours à la faveur d’un rituel social qui confère à l’objet ainsi pris en charge, ainsi qu’aux sujets engagés dans l’opération, un autre statut, sinon un autre rôle. On n’exagérera pas en le situant au principe même du jeu social. Le processus envisagé reste complexe. Il enveloppe, en effet, un triple geste. Point de transfert, d’abord, sans transition, sans translation, sans transposition. Ici, la préposition trans (au-delà) évoque bien le mouvement de départ ou de transport vers une limite, temporairement ou définitivement indépassable. Le déplacement a beau être toponymique ou topographique, il exprime une valeur inaliénable. Objet et sujet sont insérés dans un complexe symbolique qui les inscrit sur une trajectoire de changement et de renouveau. Le déplacement s’inscrit, du même coup, dans un geste de dépassement qui libère l’Autre du Même, constitutif de tout objet et, d’une façon particulière, institue la personne-sujet ; l’Autre désigne le tiers constitutif de chaque sujet ou acteur social : langue, culture, œuvre, action…, qui trouve son paradigme dans le langage. Bien plus, l’objet du transfert apparaît, à cet égard, comme le symbole même du transfert affectant l’acteur-social qui, de ce fait, libère son Autre, sa face cachée, ses réserves et ses ressources inédites. Le héros vénéré entre dans une immortalité aussi fragile que la mémoire : l’héritier, quant à lui, se trouve enrichi et reconnu, au prorata de l’héritage qu’il contracte. Tout se passe comme si le transfert s’employait à réagir à l’exigence d’une dette : celle contractée par la société vis-à-vis d’un citoyen hors pair ; celle dont une personne est débitrice vis-à-vis d’elle-même. L’Autre est bien, comme témoin de la limite, la marque d’une dette symbolique qui, une fois honorée, ne s’éteint pourtant point. C’est sur le fond de cette exigence que l’échange peut avoir lieu.
      Le transfert déplace des représentations d’objets symboliques (ossements, images inconscientes, siège d’un pouvoir, acte notarial…) et, grâce à ce déplacement qui fonctionne à la manière d’un dispositif transitionnel, il enjoint au sujet de se dépasser.
      Le transfert de pouvoir, de corps ou de propriété, ne s’effectue qu’en passant par un lieu tiers qui englobe ici mémoire et imaginaire. La mémoire tient en réserve les événements du passé inscrits et oubliés qui concernent l’histoire d’un sujet, d’une famille ou d’un pays. Elle est, bien sûr, inséparable du mythe fondateur de l’imaginaire patrimonial, sédimenté dans la geste sacrale des Vercingétorix, Romulus et Rémus, Œdipe et Antigone… Mais, s’il est vrai que cet imaginaire est, pour une large part, coextensif à la mémoire, il la déborde, car il en est la marge non écrite, le potentiel inexploré, la matrice créatrice. La mémoire retient le passé en le contenant dans un ensemble d’inscriptions, de représentations et de significations. Ce pourquoi elle délimite le passif du passé et libère le dynamisme de ce dernier, à côté duquel elle ne cesse de passer.
      L’imaginaire, lieu du ressourcement, relaie et relève la mémoire meurtrie, la mémoire défaillante, la mémoire figée. Il est l’espace de recréation des représentations, la « dette » qui oriente toute perception du présent. Ainsi, l’anamnèse, telle que Freud la définit, vise à restituer le passé, mais aussi à le reconstruire. On dira sans outrance que le passé alors inventé peut tenir lieu de l’inscription d’un passé, non assumé parce que traumatisant, forclos, indicible. Toujours est-il que l’anamnèse, qui, selon l’étymologie, est un mouvement de remontée ou de transcendance, convoque mémoire et imaginaire. Mais, on s’en doute, l’espace du transfert est indispensable à cette opération de ressourcement, où se reconstitue la mémoire, prise en charge par l’imaginaire disponible.
      On conçoit que le transfert soit la traduction d’un transfert fondamental qui marque le sujet au coin d’une division constituante : celui du corps par le langage. C’est cette expérience fondatrice de la castration symbolique qui est, pour ainsi dire, réactivée dans les intrigues transférentielles que la langue a codées. Le transfert est une souffrance. Il implique un renoncement aux représentations sécurisantes. Il prend ainsi acte de la rupture inaugurale qui a exilé le corps dans le langage. Le déplacement inclut l’expérience d’un risque et le dépassement celle d’un gain, mais cette double expérience requiert, comme condition essentielle, celle d’une mise à distance de l’image du corps ou du paysage familier, auxquels le sujet s’est identifié jusqu’ici. Le transfert est un dépaysement, car il est un voyage au cœur d’un inconnu, trop proche de nous, pour être connu, sans l’épreuve d’un détour : « J’étais déjà là mais j’ai refusé de m’y voir ».
      En tant qu’il est un travail de « trans-formation », le transfert comporte quatre figures dominantes que l’on ne saurait isoler : la transposition, la translation, le transfert d’apprentissage et le transfert analytique.
      La transposition est une stratégie s’exprimant au travers de tactiques diverses de renversement de l’ordre existant, d’inversion ou de permutation de données, de déplacement et d’échange d’éléments à l’intérieur d’un système.
      Il est possible de transposer des sentiments, des compétences ou des jugements… Mais, quel que soit le champ d’expérience envisagé, il convient d’observer que cette opération n’implique ici aucune transformation du matériau. En clair, la transposition requiert tout au plus un travail d’ajustement.
      La translation est une forme plus ancienne et plus englobante du transfert. Elle désigne, en effet, le déplacement d’un corps ou d’une figure, au cours duquel les positions d’une même ligne droite, liées à ce corps ou à cette figure, demeurent parallèles. Au total, elle rend compte du geste d’un déplacement qui s’effectue à la faveur d’une référence à un point fixe.
      La translation et la transposition se retrouvent avantageusement dans une figure commune : celle du transfert d’apprentissage. Ce phénomène désigne, on le sait, un geste d’apprentissage, en vertu duquel, comme l’a établi E. H. Weber, une partie du corps relaie une autre partie déficiente, pour exécuter une tâche similaire. Ce transfert découle d’un processus de transposition lorsqu’il se réalise entre deux parties exerçant la même fonction, comme c’est le cas, par exemple, de la main gauche suppléant la main droite. Mais il relève d’un processus de translation lorsqu’il s’établit entre deux parties du corps n’ayant pas la même fonction initiale, comme c’est, par exemple, le cas du pied remplaçant la main chez un paralysé ou un amputé du bras. On le conçoit aisément, ce modèle peut s’élargir, de façon à désigner un principe déterminant de l’apprentissage. Autrement dit, le transfert de fonctions peur s’interpréter comme un transfert de compétences, mais cette extension a pour effet de nettement séparer les performances. Celle de la transposition consistera en un ajustage de conduites ou de comportements appris, puisque c’est le même contenu qui se trouve transposé dans une autre situation. Celle du transfert, en revanche, repose sur une opération de facilitation découlant des apprentissages antérieurs, dont la translation nous fournit un schéma d’appoint. Ce n’est plus le matériau qui est ici recadré. Un autre matériau est, pour ainsi dire, produit à partir du matériau précédent, avec lequel il garde des éléments similaires. Le transfert d’apprentissage remanie les acquis antérieurs à partir d’acquis nouveaux. Le geste d’apprendre ne recouvre pas, comme dans la transposition, une démarche d’ajustage. Mais il suppose un travail de re-création qui se trouve pourtant facilité par les appropriations antérieures.
      Enfin, la dernière signification du transfert que l’on retient est, bien sûr, celle de la psychanalyse. Freud a emprunté ce terme à la linguistique de R. Kleinpaul et à la psychologie de l’apprentissage de E. H. Weber pour lui imposer un cadre théorique inédit. De façon schématique, les trois modalités précédentes du transfert mettent l’accent plus sur l’aspect cognitif que sur l’aspect socio-affectif du transfert. Freud dévoile l’espace relationnel du transfert, sans pour autant en exclure les dimensions cognitives et linguistiques. Reste qu’il subordonne la dimension cognitive du transfert à sa dimension affective.
      Le transfert désigne l’horizon de tout cadre communicationnel et la loi fondamentale de l’acquisition des connaissances. Le transfert se vérifie finalement dans un éventail de fonctions que l’on retrouve aussi bien dans les domaines de la psychologie, de la pédagogie ou de la linguistique que dans celui de la cure analytique, où il joue le rôle irremplaçable de greffe et de soutien d’un sujet déstabilisé. Mais, d’un côté, le cadre relève de la communication et, de l’autre, il fait appel à la transmission.
      Le transfert a pour fonction de réconcilier le désir avec les contractions vitales que l’imaginaire refoule et que le fantasme annule. Il atteste, en définitive, la visée du sujet sur un réel « énigmatique », qui, renvoyant au vide, demeure fuyant et contradictoire. L’attitude éthique s’impose à ce point crucial : elle consiste à assumer la contradiction comme étant la loi de toute vie dans le langage. Parler, c’est vivre en transfert : assumer les « situèmes » que nous découvre la vie dans le langage, ponctuer l’exil, avec l’aide d’un autre, pour le transfigurer en exode.
      Les stratégies de l’écriture et de la lecture se déploient dans un champ délimité par le réel et le sujet. Mais elles se réclament d’un savoir-faire, celui de l’interprétation. Envisagée d’un point de vue épistémologique et non méthodologique, celle-ci prend appui sur deux conceptions culturelles du corps de la lettre. Selon le point de vue sémitique, la lettre est examinée dans sa matérialité, comme le support du sens. Elle ne requiert pas pour autant l’idéologie propre au fondamentalisme. Elle est, en effet, interprétée dans l’acte de sa transmission, s’exerçant par répétition, c’est-à-dire dans la reprise rituelle qui est faite de sa réception. Elle exprime des nœuds de sens, que l’écoute dénoue. Les mots définissent des cadres signifiants, fonctionnant comme des interdits, c’est-à-dire comme des limites, qui ne sauraient être déplacées. Répéter, c’est passer d’une limite à une autre, afin d’habiter le sens que l’on cadre progressivement. En revanche, selon la perspective grecque, c’est le travail de l’interprétation qui donne corps à la lettre. Là, le support est constitué, après-coup, par les mises en rapport génératrices de sens. L’appropriation tient lieu de transmission et le paradigme de l’agir communicationnel se substitue à celui de la répétition. On le pressent, ce sont ces deux conceptions que Freud réunit dans une synthèse magistrale.
      Que le sens prenne corps dans la lettre ou qu’il tisse le corps même de la lettre, qu’il soit transmis par répétition ou bien approprié à la faveur d’un acte de communication, c’est toujours par transfert que s’effectue l’interprétation, c’est-à-dire par un jeu alterné d’écriture et de lecture. A cette différence près cependant : selon le premier modèle, l’écriture précède la lecture alors que, selon le second, la lecture s’inverse en écriture. Mais dans les deux cas, le transfert consiste, d’une part, à passer d’un lieu à l’autre : de la lecture à l’écriture ou de l’écriture à la lecture et, d’autre part, à habiter la différence aménagée par l’ouverture du passage. Il institue le sujet comme sujet d’un transit : entre le lieu de l’écriture « où c’était » et le lieu de la lecture où le « je » doit advenir. Le paradigme de la répétition nous enseigne que l’on ne saurait repartir à zéro, ni tout réécrire à neuf. Le paradigme communicationnel, quant à lui, nous rappelle que l’écriture ne fait pas destin, puisqu’elle peut, par l’opération de la lecture, soit commencer, soit recommencer. L’espace du transfert se situe, au bout du compte, entre la lettre et la Lettre, que l’écriture prend à témoin et sur laquelle bute la lecture.
      L’interprétation linguistique opère la jonction entre ces deux directions : celle du transfert d’une activité manuelle ou intellectuelle sur une autre activité, celle du transfert de sentiments jusqu’ici dévolus à une personne sur une autre personne, censée lui ressembler. R. Kleinpaul nous indique, en effet, que le sujet parlant substitue un mot à un autre, pour échapper à la censure de son interlocuteur. Selon ce modèle qui s’imposera dans la psychanalyse, le transfert, négatif ou positif, opéré sur des personnes, est le principe moteur du changement d’activités. Si nous rassemblons ces données, nous constatons que le transfert est bijectif, symbolique et intersubjectif. Bijectif, car il met en synergie les registres de la relation sociale et de l’apprentissage. Symbolique, au sens fort du terme, car, en charriant des cadres cognitifs ou bien des forces affectives, il opère toujours sous l’impulsion d’une parole injonctive, critique ou poétique, qui conteste la réalité, déplace les mises et dégage les possibles praticables. Intersubjectif, car il institue un rapport d’influence entre des personnes qui, à terme, s’en trouvent métamorphosées, transformées.



      *Pour en savoir plus, lire :
      « Le transfert, enjeux cliniques, pédagogiques et culturels »,
      publié aux Editions « L’Harmattan »

       


       

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