Lautréamont,
un schizophrène ?

Lautréamont, un schizophrène ?

 

Isidore Ducasse est plus connu sous le nom du Comte de Lautréamont. Il est l'auteur du ténébreux et énigmatique livre « Les Chants de Maldoror ». L'étude analytique de cet ouvrage permet de mettre en évidence que Ducasse présente ce que la psychanalyse nomme le clivage corps/psychisme. Ses écrits révèlent en effet une perte certaine de contact avec la réalité, ainsi qu'une difficulté à définir véritablement le narrateur. Il y a confusion entre lui-même – Isidore Ducasse –, le Comte de Lautréamont et Maldoror. La particularité du schizophrène réside dans le fait qu'il a du mal à trouver sa propre identité et a tendance à se diviser, en quelque sorte, en plusieurs personnages. Comme l'a écrit le philosophe Gaston Bachelard, « avec Lautréamont nous abordons une psychanalyse de la bête humaine ».

« Le regard que porte Lautréamont sur l'adolescence donne un éclairage sur sa propre identité sexuelle et son impossible réalisation » Originaire d'un petit village près de Tarbes et marié à Célestine Jacquette Davezac, le père d'Isidore Ducasse occupe la fonction de chancelier au consulat français de Montevideo en Uruguay. De ce couple en exil naît Isidore Lucien Ducasse, le 4 avril 1846, en pleine guerre civile. Célestine décède 10 mois après la naissance de son enfant. En 1859, son père l'envoie étudier en France dans un internat.

Une confusion amour/mort


Isidore fait, dans cet établissement scolaire de Tarbes, une rencontre qui le marquera pour le restant de sa vie : celle du jeune Georges Dazet, de huit ans son cadet. De cette relation émerge toute une fantasmagorie autour de l'adolescence. Dans les « Chants de Maldoror », l'adolescence occupe une place quasi mystique. L'auteur semble ne jamais s'extraire du fantasme où s'entremêlent mort et amour, comme si sa puberté allait sceller à jamais ce couple imaginaire. 1867 est l'année de son retour à Montevideo mais il ne réside qu'une année dans la capitale Uruguayenne. En août 1868 il publie, à compte d'auteur et anonymement, le « Chant premier » dont il envoie un exemplaire à divers critiques et à Victor Hugo. Il signe ce premier texte par 3 étoiles, puis par celui du Comte de Maldoror. En 1869, il publie un recueil de poésie sous son vrai nom. En 1870, il meurt dans des circonstances mystérieuses comme le montre le laconique acte de décès : I. Ducasse, homme de lettres âgé de 24 ans, né à Montevideo, décédé ce matin à huit heures en son domicile ; célibataire (sans autres renseignements)…

Des représentations morbides


La lecture du livre de Ducasse plonge très tôt dans une forme d'effroi et de sidération, tant le texte semble être en prise directe avec la fantasmagorie de l'auteur. Ainsi est-il englouti dans une quête sans fin pour tenter de se trouver, ou plutôt de sortir de ses représentations morbides et inconscientes. Les lignes ne sont qu'enchevêtrement de mal-être, de tortures intérieures. Dans cet impossible à se trouver, l'adolescence devient pour lui ce moment caractéristique et emblématique de son mal de vivre. Cette période correspond pour Isidore à une séparation d'avec son père resté en Amérique du Sud et à ses premiers émois sexuels avec le jeune Dazet. Dans l'établissement religieux, cette liaison est très vite assimilée par Ducasse à un péché, à la faute pédérastique... Comme le souligne Valéry Hugotte, nous retrouvons dans «Les Chants» l'exil de l'enfant hors du cercle familial, ainsi que de nombreux épisodes érotiques, voire sadiques, mettant en scène des adolescents. La puberté, avec sa métamorphose, est traduite à l'extrême par l'auteur. Il exprime une mutation macabre et fantasmagorique où le corps lui-même est déchiqueté ou littéralement transformé en animal. Dans le « Chant Cinq », il fait jaillir d'une monstrueuse araignée deux adolescents qui révèlent à Maldoror les crimes dont il est coupable. Si l'enfance semble plus épargnée, c'est qu'elle reste du côté de l'innocence de la virginité, tandis que l'adolescence plonge l'individu dans une sorte de sexualité cruelle et brutale. Ducasse fait s'interpénétrer la souffrance et la volupté, mélangeant les scènes de torture ou de viol avec un sentiment de jouissance : Le blessé – un adolescent - poussa des cris de détresse, et tu fis le sourd. Reginald - un autre adolescent - frappa trois fois l'écho des syllabes de ton nom, et trois fois tu répondis par un cri de volupté (Chant 7)...

L'impossible choix


Le regard que porte Lautréamont sur l'adolescence donne un éclairage sur sa propre identité sexuelle et son impossible réalisation. Son attirance pour Dazet met en place une culpabilité teintée de morale chrétienne et le marque au plus profond de sa chair. Il écrit dans le «Chant 6» : Il a seize ans et quatre mois. Il est beau comme la rétractilité des serres des oiseaux rapaces ou encore comme l'incertitude desmouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale... La beauté est masculine. Ducasse parle d'un jeune homme. Il est troublant de constater que les seize ans et quatre mois correspondent exactement à l'âge qu'a Dazet quand il écrit ces mots. Mais cette beauté est abordée comme le mal qui enserre en quelque sorte l'amant dans une métamorphose animale où le corps tout entier semble n'être qu'une sorte de fantasme. Au point que le lecteur, sans cesse renvoyé de l'humain à l'animal, du féminin au masculin, ne sait plus très bien de qui l'auteur veut parler. Comme le souligne Valéry Hugotte, il y a dans la pensée d'Isidore un avant et un après l'enfance, cette période représentant l'innocence à jamais perdue. Tout ce qui concerne la sexualité est pour Ducasse voué au mal, au péché. Il y a donc d'un coté l'ange-enfant et de l'autre le diable-adolescent. Isidore Ducasse semble avoir arrêté le temps. Les portraits que nous avons de lui montrent un jeune adolescent aux traits féminins qui semble ne pas vouloir choisir sa sexualité, ni s'être inscrit dans la réalité temporelle.

Un fantasme d'immortalité


La psychanalyse a mis en évidence que lorsque l'enfant s'inscrit dans la temporalité, il est amené à vivre une angoisse. En effet, le temps qui passe est toujours associé à une appréhension de la mort. Pour se défendre, l'enfant met en place un mécanisme inconscient. Projetant ainsi sur autrui la temporalité, il peut fantasmer que l'autre meurt mais pas lui. Dans ce jeu fantasmatique, il y a une confusion entre l'amour et la mort car l'enfant projette son angoisse de mort sur un de ses parents, s'imaginant ainsi être immortel. Mais cette situation entraîne une sorte de position psychotique qui coupe l'individu de la réalité. Dans le cas de Ducasse, il y un déni de ce corps qu'il n'arrive pas à comprendre ou qui est assimilé à une forme de faute. Il s'agit d'un phénomène de schizure. Le temps s'arrête et l'hallucination quasi immortelle prend le dessus. Malheureusement, le fait de bloquer inconsciemment le temps est un processus qui amène inexorablement à la régression. Isidore Ducasse effectue un repli sur lui-même sous l'emprise de ce que la psychanalyse nomme Thanatos. En effet, pour la psychanalyse, cette pulsion négative représente une tentative pathogène de retour au point de départ, c'est-à-dire à l'origine, ou plus exactement à la non-vie. D'ailleurs, pour Freud, ce retour à un état antérieur et la recherche d'un repos à un état absolu est dû au fait que la pulsion lie les désirs agressifs au sexuel, et au désir de mort. Ainsi Isidore Ducasse s'est-il identifié à une sorte d'éternel enfant asexué proche d'un hermaphrodisme psychique. Il vit son adolescence comme un impossible passage à l'état adulte. Dès lors, il pose un déni et une forme de dégoût pour ce corps en mutation. Dans ce clivage pour lutter contre l'angoisse du temps, Lautréamont renforce sa confusion pathogène, qui est à mettre en parallèle avec son décès à l'âge de 24 ans, comme pour tenter une dernière fois de fuir l'inexorabilité du temps qui passe…

 

Dominique Séjalon

 

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